03 décembre 2008

Jean Cassou et La poésie des Cinq Continents 1924

Les Cahiers idéalistes français Nouvelle série n°10 - mai 1924 ( p.46 à 49 )

Jean Cassou : Ivan Goll et La poésie des Cinq Continents

Ivan Goll s'est un jour présenté lui-même comme « un homme assis entre deux chaises : le klübsessel allemand et un fauteuil Louis XVI » . Et, il ajoutait: « chaque fois que je veux me reposer, je tombe entre les deux dans le vide et me casse soit une jambe, soit le coeur. Voilà ce que c'est d'être né en Alsace ».

         Né en Alsace, Goll incarne assez heureusement tout ce qu'on range d'ordinaire sous les étiquettes: nouvel esprit européen et ironie sentimentale.

         Les pièces d'Ivan Goll sont des pièces à masques. Ainsi jadis faisait-on des pièces à thèses. Le masque, Goll l'a remarqué, est implacable comme le destin. Il exige de l'acteur un jeu mécanique et se complète nécessairement d'un costume plus bariolé que la carte de l'Europe Centrale. Grâce au masque, Goll atteint ce surréalisme dont on a tant parlé pendant un moment.

Le masque oblige à des contrastes, à des juxtapositions brutales et supprime toute espèce de dialectique. Il est très difficile dans cet art d'affiche et tout en premiers plans que proclame Goll, de se créer une personnalité, alors qu'un art nuancé, aérien et composé, soumis aux hasards de la physionomie et aux moindres influences climatériques, astrologiques ou humaines, un art avec des différences de niveau et de relief produit des formes plus diverses et permet plus aisément à l'artiste de se différencier de son groupe. Néanmoins Ivan Goll a accompli ce tour de force d'éviter les formules toutes faites et l'académisme de notre temps: admirons qu'il sache nous divertir par une évidente puissance et une variété inattendue.

         De ces pièces qu'Ivan Goll a réunies avec des poèmes dans son Nouvel Orphée, je retiens un poème épique en l'honneur de Charlie Chaplin, où ne manque aucun geste de ce héros, depuis le plus spontanément tendre jusqu'au plus automatiquement risible. Quant aux poèmes, ils exaltent un monde qui a négligé de s'assurer contre le bris des glaces et les révolutions futures / Paris brûle! Pourtant j'aime certaines notes touchantes:

                                      Les autobus démarrent

                                      Complets aux larmes

Et:

                                      Chaque arbre est une mère penchée sur sa douleur

                                      Mais l'homme que sait-il de la fleur

                                      Du travail avec des scarabées bruns à la semence brune?

                                      Il pèse le quintal de blé

                                      L'homme            que sait-il de l'homme?

        Ne pouvant toujours supporter son masque, haletant aussi à force de lancer à pleine poitrine des proclamations contradictoires comme des réclames, le nouvel Orphée se retrouve tout à coup dans une impulsion romantique aussi ardente que de grosses images cosmiques. C'est alors que la mélancolie juive de Goll s'en donne à coeur joie. « L'amour est à réinventer », chacun sait cela depuis Rimbaud. L'amour n'absorbera pas les nouveaux Orphées comme il semblait qu'il faisait des anciens poètes et des héros des romans psychologiques d'autrefois ; mais les épanchements lyriques à venir retentiront brusquement d'un appel sexuel ou d'une violente aspiration sentimentale vite étouffée par le jazz-band universel.…

Le plus nouveau des Orphées, pour le moment, est encore notre contemporain Goll.

        C'est chez lui qu'il nous plaît de trouver ce sentimentalisme brusque et bref, ces poussées de sanglots inutiles, ces éclats et ces refoulements. Une louable fièvre tend les vers d'Ivan Goll, on y sent une soif de comique, un goût triste de l’excès et de l'outrance, et surtout une raideur, un malaise qui prouvent bien que la poésie est une langue étrangère et difficile et qui, même si elle chante le mécanique et cherche à s'adapter aux soucis de nos jours, n'aura jamais rien à faire avec l'utile et le social. Qu'elle s'applique à ce qu'il y a de spécifique dans notre vie moderne, à notre actualité, à ce moment transitoire de notre industrie et de nos efforts techniques, à cet exercice périodique et réglé de notre machinisme: elle se rebelle contre une telle contrainte et s'échappe toujours par quelque issue, étant elle-même, en son essence qui est la langue et le rythme, désintéressée, improductive, imprévue, diverse et d'apparence capricieuse. Ce qui fait qu'un poème est organique, diffère absolument des raisons de vivre d'un appareil scientifique. Sa forme contredit la matière, et de cette opposition naît cet humour funèbre et cet air de violence et de difficulté qui caractérisent certain lyrisme contemporain et en particulier la poésie d'Ivan Goll. Il y a là une intensité qui n'est pas sans charmes.

Si un tel poète assume les responsabilités d'une anthologie mondiale, pourquoi nous étonnerions-nous des intentions qu'il y marque ? Tout ce qui est machine, vitesse, cosmos, panthéisme est sien. Une préface ingénieuse et pittoresque, affirme hautement ce point de vue. Pour Goll, la poésie moderne des cinq continents se réclame de Whitman, et certes j'applaudis à cet hommage à ce grand Walt que nul d'aujourd'hui, reprenant un mot illustre, n'hésiterait à proclamer le Père. J'aurais bien aimé entendre Goll nommer Rimbaud, ou même Paul Verlaine;

; et pour éviter tout malentendu, je rappellerais volontiers certains aphorismes élémentaires de Jean Cocteau :

on a inventé le genre moderne, le poète moderne, l'esprit moderne. Dire « je suis moderne » n'a pas plus de sens que la fameuse farce : « nous  autres, chevaliers du Moyen âge ». La confusion vient de ce que l'homme, véritable nègre, est ébloui par le progrès : téléphone, cinématographe, aéroplane. Il n'en revient pas. Il en parle comme M. Jourdain annonçe à tous qu'il s'exprime en prose.

C'est ce que le naïf appelle poésie moderne, confondant les mots et l'esprit. Il donne la première place au décor.

         Ce qui entre chaque jour dans notre décor ne doit être repoussée ni porté au premier plan. Le poète doit s'en servir au même titre que du reste.

Ne nous y trompons point : que Whitman ait élargi la rhétorique poétique, qu'il ait au trésor des thèmes conventionnels ajouté des thèmes conventionnels, c'est là un bienfait que nous ne devons imputer qu'à sa race et au moment de l'histoire où il eut le bonheur de surgir. Mais un tel apport ne suffirait pas à le consacrer dans notre mémoire. Que la poésie, depuis le temps où Vigny, au coeur de son chef-d'oeuvre et dans la plus singulière des digressions, déplorait la naissance des chemins de fer, ait adopté des objets nouveaux et conquis des terres vierges, ceci est une loi guère plus émouvante que telle autre loi de l'évolution humaine. Tout ceci, qui relève de ce que les mauvais orateurs appellent progrès, doit nous laisser profondément indifférents, et je ne puis admettre que le premier artilleur ait pu éprouver un sentiment quelconque d'orgueil et d'exaltation à la pensée qu'il succédait au dernier arquebusier. Et puis, à présent qu'aucun des cinq continents n'échappe à l'inquiétude du rythme et de la métaphore et que tout a été chanté sur le mode épique, magique et religieux, depuis la vigne et le rôti de bouc des lyrismes primitifs jusqu'à l'hélice, la bielle et la pile, que reste-t-il au poète, sinon le désir de rentrer en lui, seul continent où il puisse encore « trouver du nouveau »? Qu'il vive sa vie personnelle et pathétique, et que de chaque accident de cette vie il dégage l'élément unique, dans le vocabulaire inventé à son usage, avec des mots de lui connus comme les mots qu'emploient les mystiques pour désigner des choses qu'ils connaissent bien, eux, tout seuls, transfigurant ainsi et élevant au plan poétique, sinon miraculeux, une vie humaine : voir Rimbaud, voir Verlaine, voir aussi tout ce qu'il y a d'éternel dans l'éternel Whitman. Mais cette transfiguration sépara de l'homme, comme un roi barbare arrachant un enfant à sa mère, l'oeuvre : car les trépidations télégraphiques, pas plus que les exclamations du romantisme, n'ont jamais constitué ce qu'on appelle un style. Il est étrange qu'à l'époque où triomphait une peinture à tendances constructives et soucieuse de produire de beaux objets distincts s'ajoutant aux éléments dont se compose le monde, on ait vu la poésie se perdre si souvent en subjectivimes féminins et puérils, héritiers, au fond, des pires déliquescences romantiques.

        J'applique ces quelques superstitions à la lecture de l'Anthologie d'Ivan Goll. Je lis Carl Sandburg,  Apollinaire, Valéry, Antonio Machado, Soffici, Werfel, Alexandre Blok. A travers mille périls et mille contradictions, je m'assure que la poésie est de toutes les déesses la plus inconstante et la plus absurde, et je bénis les mains diverses qui osent encore soulever son voile .

Jean Cassou.

Les Cahiers idéalistes français Nouvelle série n°10 - mai 1924 ( p.46 à 49 )

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