03 décembre 2008

Jules Romains Eloge funèbre d'Yvan Goll 2 mars 1950

Discours prononcé aux obsèques d’Yvan Goll par M . Jules Romains de l’Académie Française

                                                                                     ( 2 mars 1950 )

L’homme qu’était Yvan Goll , je ne l’ai vraiment connu qu’à New-York , où nous nous trouvions ensemble pendant la Guerre .
         Je connaissais depuis longtemps le poète , que j’avais en haute et singulière estime . Mais l’homme n’était encore pour moi qu’une silhouette , il me restant à découvrir.

Ses amis le savent : c’était un être d’une étonnante séduction . Sa voix , son regard , l’expression permanente de son visage , faisaient appel à ce qu’il y avait en vous de moins offensif , de moins sur le qui-vive , de plus volontiers confiant et abandonné . Je ne l'ai jamais entendu parler avec amertume de rien , ni de personne . D'abord il parlait peu. Pour mieux dire il ne prenait jamais la parole . Il attendait qu’un silence des autres vint la lui offrir .

         Il était si naturellement modeste qu’on oubliait de s’en apercevoir . Quand je songe à tous ceux dont chaque phrase est un rappel de leurs mérites , où des injustices qu’on leur a faites , ou des hommages que tout de même ils ont recueillis , mais qui ne sont qu’un faible acompte de ceux que leur doit un avenir réparateur !

         Yvan Goll ne plaignait pas . Ou plutôt une espèce de plainte sortait bien de l’être qu’il était , mais à son insu . S’il en avait eu conscience ; il s’en serait excusé comme d’une indiscrétion .

         Dans ce New-York des années de guerre , il était comme un exilé , ainsi que d’autres , ainsi que nous . Mais l’exil ne semblait pas avoir de quoi le surprendre, ni de le décontenancer .  Pour le poète de Jean Sans Terre , l’exil n’était pas un accident . C’était une sorte de vocation .  L’on peut dire qu’il ne n'y perdait Pas . Il s’y retrouvait .

         Aux événements du monde dont nous parlions ensemble, il vouait la même malédiction que nous . Il ne jouait nullement à leur égard l’indifférent ni le détaché . Mais il leur opposait malgré lui comme une grâce intemporelle .

         Je 1’ai revu à Paris . Sa maladie ne lui laissait , je crois , aucune illusion .Il n’aurait pas fait aucune difficulté à vous déclarer :

         "Oh ! ma mort n’est plus qu’une question de temps". Mais il l’eût dit avec un sourire si désarmé , si bienveillant , qu’on eût soudain pensé que la mort , pas plus que l’exil , n’avait sur lui le même effet de désarroi , le même pouvoir de morsure , que sur d'autres .   

         Pour le poète qu’a été Yvan Goll , je m'en voudrais de traiter de lui en si peu de mots, de paraître expédier un éloge cursif et de circonstance . Ce que je tiens à dire , en m’inspirant de la modération et de la pudeur qu’il montrait , c’est que peu de poètes de notre temps ont été moins superflus . Je n'ai jamais rien lu de lui qui ne me semblât nécessaire , justifié , dicté . Rien qui , du même coup ne fût intéressant et émouvant . Ce sont là deux épithètes qui peuvent paraître faibles aux amis de l’emphase . Je leur attache pour ma part beaucoup de prix , et ne les décerne , dans la vérité de mon cœur , qu’à un tout petit nombre . Bien des poèmes d’Yvan Goll ont de grandes chances d’être durables .

         Une raison particulière qu’ils ont de durer est qu’Yvan Goll, sans l’avoir prémédité ni cherché , se trouve avoir exprimé tout à la fois , d’une manière indissoluble , lui-même et son époque , le tournant du vivant qu’il était , et le tournant de l’âge où il lui était imposé de vivre .

         Certaines de ses strophes pourront devenir des épigraphes au-dessus des portes de fer de notre temps . Quel plus bel éloge à faire d’une poésie qui n’a eu d’autre ambition , d’autre soin , que d’être personnelle ?

         Enfin que Claire me permette de lui affirmer avec quel sérieux , quelle profondeur , la perte d’Yvan Goll est ressentie par nous , et combien sa mémoire sera pour nous non affaire de mots , mais chose dense et vivante .

         Et laissez-moi jeter sur sa tombe ces trois strophes qu’il écrivait il y a quinze ans :

                         

                          Qu’il est difficile

                          D’être seul et grand :

                          Là-bas mille villes

                          Te rappellent : Jean

                          Vite il faut descendre

                          Plein de repentir

                          Dans la nuit de cendre

                          Aller se blottir

                          Là-bas ! Jean sans Terre !

                          Pas ici ! Là-bas

                          Sont les joies entières !

                          Là où tu n’es pas !

                                                     Jules Romains

                                                     2 mars 1950

Posté par Jean Bertho à 17:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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